La permanence du vivant (Ab(sens)ce)
Ma mère n’a jamais été aussi présente dans ma vie, qu’à partir du jour où elle s’est dématérialisée. J’avais alors 16 ans. En réalité, pour moi, elle n’est pas « partie » ce jour-là, mais au contraire, c’est le jour où elle est vraiment et pleinement arrivée dans ma vie. « …Jadis j’ai habité en ma mère, aujourd’hui elle habite en moi… ». Voilà ce que j’écrivais quelques temps après son « départ ».
Sa désincarnation fut pour moi sa véritable naissance. Et son absence permanente, et mon attente perpétuelle de sa présence, de son attention, de sa tendresse, de son affection, que je n’ai pratiquement pas eues de son vivant, me sont donnés quotidiennement et en permanence depuis ce jour. Elle n’a jamais été plus proche de moi que depuis qu’elle est « partie » : je dialogue avec elle, elle me porte, m’enveloppe de son énergie, me donne de l’énergie…. C’est son absence qui m’a permis de donner du sens à sa présence d’autrefois, à son existence, ici et ailleurs, hier et aujourd’hui, et de tisser un lien indéfectible et éternel avec elle. Un lien bienveillant, fraternel, essentiel, comme une providence.
Souvent, le deuil ne s’accomplit pas totalement car nous refusons d’accepter la présence devenue non physique, mais tellement plus intense, tellement plus vivante, un dialogue tellement intense, une fusion que nous refusons le plus souvent en coupant nous-mêmes ce lien éternel que la vie nous offre… En effet, la vraie existence n’est pas seulement physique, elle est énergétique. Elle se manifeste par toutes les énergies qui nous animent : le physique, le cognitif, le mental, l’émotionnel, le sensitif, le physiologique et le sublimatoire.
C’est quand un proche s’absente, s’éloigne, qu’on se rend compte de sa véritable présence, de la place qu’elle occupe en nous, dans notre tête, dans notre « coeur », c’est-à-dire dans tous nos champs énergétiques. C’est finalement l’absence qui donne du sens à l’existence de l’autre, et qui finalement le rapproche plus qu’elle ne l’éloigne.
Cette absence de l’être cher, parti pour un autre monde ou pour un autre lieu géographique, peut créer de la douleur, car non acceptée au départ, mais permet au final de mesurer le vide laissé, et de combler ce vide par l’énergie et la force du lien énergétique, qui rapproche plus qu’elle n’éloigne.
L’absence de l’autre construit une présence encore plus intense, et la fait vivre en soi, la fait exister pleinement là où sa seule présence physique le réduisait à un corps, à des attentes, parfois inassouvies, à un manque de l’autre qui était bien présent mais paraissait pourtant si inaccessible. Car nous vivons surtout pour nous-mêmes, ce qui est la nature de toute existence. En cela personne n’est reprochable.
En réalité, les gens ne naissent pas : ils viennent d’ailleurs, d’une matrice de vie. Et les gens ne meurent pas : ils vont ailleurs, rejoindre cette matrice de la vie. On les croise d’ailleurs parfois, entre deux dimensions de l’existence, dans nos états de conscience modifiée, nos rêves, nos perceptions métaphysiques. Cette matrice d’énergie, d’où viennent et par où s’en vont les êtres et les choses, je la figure et la matérialise par cette forme oblongue, symbole du passage, du portail multi dimensionnel, de la connexion entre les mondes dont il était déjà question dans les hiéroglyphes écrits par les Egyptiens de l’époque pharaonique.
Ce lien énergétique est en effet encore plus puissant quand il s’agit de la connexion avec les ancêtres, nos ancêtres, dont le sang coule dans nos veines, et dont nous nous nourrissons de la puissance métaphysique et transcendantale. Car la puissance de ce lien, qui prend sa source dans la matrice originelle de l’humanité, bien avant la parenthèse occidentale, et qui continuera bien après cette épisode dont l’objet n’est que de renforcer l’identité multiséculaire dont nous sommes les héritiers, se révèle par nos incarnations répétées. C’est aussi de ce lien dont il est question ici : ces interconnexions physiques et métaphysiques, que les inhumanités les plus immondes ne pourront jamais altérer, et qui finira par tuer le ver dans le fruit.
La vraie naissance c’est quand tous nos champs énergétiques sont alignés, en parfaite harmonie. C’est à ce moment-là qu’on se révèle à soi-même, qu’on se connecte à sa bonne vibration, qu’on trouve enfin l’accord parfait avec soi-même et avec le monde. C’est à ce moment-là qu’on se libère des êtres et des choses, qu’on sort de la dépendance, de l’attachement, des influences et des intrusions qui nous éloignent de nous-mêmes, nous défigurent, nous zombifient. La vraie naissance c’est quand tout devient clair, simple, limpide, lumi-naissant.
Je peins des êtres immatériels par leur présence furtive, leur trace, leur passage, leur silhouette rempli de leurs histoires, de leurs espoirs, de leurs drames, de leurs bien-êtres et de leurs mal-êtres, leurs trajectoires de vie, la densité et l’intensité de leur être émotionnel, sensitif et physiologique : tout ce qui révèle leur véritable existence. Leur absence d’incarnation révèle leur présence énergétique. Et je peins ce lien qui nous lie aux êtres et aux choses, dans leur plus forte intensité, du plus lointain de nos souvenirs. Ce lien invisible, immatériel, qui est pourtant plus tangible que le lien physique.
Je révèle la nature énergétique de toute existence. C’est dans cette révélation que mon parcours artistique prend tout son sens, toute sa force. Se trouver pour enfin se libérer. Je montre, je manifeste la présence, l’existence énergétique et immatérielle des choses et des êtres tels qu’ils sont vraiment, dans leur aspect éphémère et volatile, dans leurs formes changeantes, mouvantes, furtives.
Je donne à percevoir l’invisible des êtres et des choses, au-delà de leur superficialité, de leur temporalité, des écrans de fumée, des tentatives d’aveuglement, et je livre cette clairvoyance à la conscience humaine et universelle, afin que plus personne ne soit aveuglé par les lumières de l’ombre.
CHAD (Pierre CHADRU), juin-juillet 2026