Focus
Lumi-naissance, l'oeil qui voit tout
Par Pierre CHADRU, juillet 2026
Lumi-naissance, l'oeil qui voit tout, Bourg de Lamentin, Guadeloupe (à côté du stade municipal), 1999
Contexte historique
1794 - 1999 : 205 ans après la première abolition de l’esclavage des peuples noirs d’Afrique par le système impérialiste français, et 400 ans après le début de cette vaste opération de déshumanisation, de soumission et de domination militaire, politique, économique, sociale et culturelle, l'artiste guadeloupéen CHAD (Pierre CHADRU) crée une oeuvre monumentale qui est en train de devenir un symbole d'optimisme pour le peuple guadeloupéen et les peuples opprimés du monde entier.
Il était bon de rappeler, 53 ans après la loi d’assimilation des peuples descendants de ces personnes esclavagisées, esclavage que la deuxième abolition de 1848 n’a fait que transformer et renforcer en un système de domination physique par un autre, économique, politique, géopolitique, cultuel et sociétal : le néocolonialisme devenu néolibéralisme, que subissent désormais toutes les classes populaires des pays occidentaux, et qui a pour objet funeste de se propager dans le monde entier. Nous ne sommes plus dès lors, dans une confrontation de race, mais de classe.
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Contexte politique et culturel
A l’heure où la Guadeloupe, après maintes luttes d’émancipation, maints crimes coloniaux, maintes créations de mouvements politiques qui toutes ont connu un échec retentissant dans leur projet souverainiste, la Guadeloupe semblait vouloir compter sur la conscience assumée de ses artistes, dans leur rôle viscéral d’éveilleurs de conscience, de visionnaires et de protecteurs des peuples face aux assauts de la société moderne.
Ainsi, certains décideurs politiques semblaient vouloir profiter de cette énergie artistique et de la notoriété des artistes, pour valider la vision d’un mieux-vivre ensemble et le projet de construction d’une société guadeloupéenne réconciliée avec elle-même. Mais force a été de constater que ce voeu pieux ne résista pas à la pression nationale ni aux ambitions politiques qui n'ont pas pu résister à l’instrumentalisation des artistes pour servir leur ascension politique.
Hommage aux victimes de mai 1967 en Guadeloupe - Philippe Laurent (2007), restaurée par Sanmyel, Pointe-à-Pitre
C'est dans ce contexte que l’artiste CHAD (Pierre Chadru), lamentinois de surcroît, a été écarté du projet Karuptures (symposium international de sculptures à l’air libre) initié par l'ancien maire de Lamentin José Toribio en 1994. Ce projet qui partait certes d’une ambition louable de mettre enfin l’art au coeur de la cité et de promouvoir l’art guadeloupéen, a pourtant préféré donner la part belle aux artistes dits « internationaux » dont le talent n’est certes pas contestable, mais en occultant le talent et la portée artistique des artistes guadeloupéens, mis à part Michel Rovelas et Joël Girard.
Joel Girard, Il faut plus qu'une loi, Pont de Bréfort (Lamentin, Guadeloupe) 2000
La sculpture Lumi-naissance, l’oeil qui voit tout n’a donc pas été réalisée dans le cadre de Karuptures et n’est pas une commande publique. Il s’agit d’un don de l’artiste à la collectivité lamentinoise, et à la Guadeloupe toute entière, pour une réflexion sociologique sur l’Histoire du peuple guadeloupéen et son rapport à la domination politique et économique occidentale, plus que jamais d’actualité, après 200 ans de liberté inachevée. Lumi-naissance, l’oeil qui voit tout a été réalisée en 1998 - 1999 et inaugurée le 4 février 1999, à la date anniversaire de la première abolition de l'esclavage des noirs par la France.
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Enjeux sociétaux et environnementaux
Les oeuvres d’art étaient très peu visibles dans l’espace public en Guadeloupe à la fin du XXe siècle. Pourtant, l’accessibilité à l’art, encore trop cantonné dans des musées d’histoire et non d’art, et l’absence quasi totale d’actions de valorisation de la collection publique rendant l’art encore hermétique et n’incitait pas encore suffisamment la population à s’y intéresser et à percevoir la valeur culturelle, artistique, sociale, voire historique de la production artistique guadeloupéenne.
Ainsi, les actions publiques d’accessibilité de l’art pour le grand public, aussi anecdotiques furent-elles, étaient à saluer dans ce contexte. C’est pourquoi un projet comme Karuptures, où, pour la première fois en Guadeloupe, l’accent était directement porté sur la sculpture contemporaine, méritait d’être saluée.
Et même si le contexte de création de Lumi-naissance, l’oeil qui voit tout devait être clarifiée, car trop souvent amalgamée avec le projet Karuptures, et même si elle a pu se concrétiser grâce à une bataille stratégique pour être acceptée et validée par la municipalité de l’époque, sa construction doit, elle aussi, être saluée et mise à l’actif d’une Histoire de l’art guadeloupéen qui hésite, encore aujourd'hui, à s’affirmer en tant que telle !
Par ailleurs, cette oeuvre faisait aussi partie d’une volonté de transformer l’espace public, de la mer à la terre, de la ville à la campagne, pour offrir à une commune rurale un musée d’art contemporain à l’air libre, dont la population et les décideurs locaux tardent encore à y voir la portée historique, artistique, culturelle, sociétale, éducative et touristique. En cela, la commune de Lamentin est, jusqu'à ce jour, la seule en Guadeloupe à pouvoir s’enorgueillir d’un tel joyau, malheureusement pas encore perçue à sa véritable valeur, avec des oeuvres qui souffrent encore d’un entretien et d’un éclairage qui ne sont pas à la hauteur des enjeux.
Description et enjeux plastiques
Lumi-naissance, l’oeil qui voit tout est une sculpture monumentale de 5 mètres de hauteur, 3 mètres de largeur et 3 mètres d’épaisseur, composé d’un oeil géant hissé sur un poteau carré central dont les façades sont dirigées vers les 4 points cardinaux et sur lesquelles sont fixées 4 petits yeux (au nombre de 16 au total). Cette sculpture totémique est réalisée en béton et céramique.
Le socle, en forme de barque, est orné d’une mosaïque de couleurs mélangées (noir, blanc, jaune et rouge) avec les tesselles de formes irrégulières et de tailles différentes, portant l’inscription PIERRE CHADRU, LUMI-NAISSANCE sur les deux faces. Sur une des faces est fixée une plaque commémorative.
L’oeil géant, fixé à 2 mètres 50 à partir du socle, est orné de mosaïques de couleurs sur quatre surfaces distinctes formant des aplats avec les 4 couleurs déjà utilisées pour le socle. D’un côté le jaune et le blanc, de l’autre le rouge et le noir. La pupille est réalisée avec un gros tube de béton qui dépasse la façade de l’oeil. Ce tube est traversé par un trou central et est, lui aussi orné des 4 couleurs qui alternent les clairs (blanc et jaune) et les foncés (noir et rouge).
Les 16 yeux fixés sur les façades du poteau central ont un jeu combinatoire entre la forme de l’oeil et la pupille, avec les 4 mêmes couleurs, de sorte d’obtenir 16 combinaisons de couleurs différentes. Ainsi aucune façade n’est identique.
Le poteau central est la seule surface non colorée. En effet, la couleur grise du béton doit être recouverte, au fil du temps, par la moisissure naturelle due à l’effet des éléments naturels (l’eau, la chaleur, les micro organismes biologiques).
Enjeux esthétiques
Lumi-naissance, l’oeil qui voit tout est, par son titre, une dénonciation du projet hégémonique de l’impérialisme occidental d’avoir la mainmise sur des peuples et des territoires entiers, qui se trouvent parfois à des milliers de kilomètres de leurs pays, et qu’ils veulent contrôler, dominer, soumettre à leurs pires inhumanités par tous les moyens (militaires, religieux, économiques, culturels, et aujourd’hui technologiques), et dans un cadre légal pour eux, à travers leurs différentes organisations impérialistes (OTAN, ONU, FMI, BCI...).
A travers cet « oeil qui voit tout », qui est une réponse à « Big ben », cette sculpture affirme la volonté des peuples autrefois esclavagisés de reprendre le contrôle de leur destinée, et de rayonner à leur tour, en ayant reconquis la clairvoyance nécessaire pour ne plus revivre les assauts des envahisseurs. Cette sculpture dit au monde : « Désormais, nous avons l’oeil », nous voyons clair dans vos stratégies de domination, et nous ne nous laisserons plus aveugler, ni soumettre, ni dominer, ni contrôler ! De ce drame sociétal est née une conscience éclairée !
Le positionnement des façades vers les 4 points cardinaux indique clairement la volonté d’apporter au monde le modèle des nouvelles communautés humaines métisses, qui abolit toute différence raciale entre les humains, et qui refuse l’hégémonie d’une race, une culture et d’une civilisation sur une autre en préservant les cultures ancestrales humanistes.
Le socle en forme de barque montre la mobilité et la dynamique de progrès et d’émancipation, le besoin de choisir nous-même notre direction, d’emprunter la barque du souvenir et de la reconnexion avec nos ancêtres d’Afrique tout en refondant une histoire commune avec les familles africaines brisées par la déportation et arrachés à leur terre originelle.
L’utilisation des couleurs noir, rouge, jaune et blanc indique la spécificité raciale et culturelle des peuples d'où est issu le guadeloupéen d’aujourd’hui, qui, même avec son teint de peau uniforme, ne doit jamais oublier qu’il est issu des 5 continents et porte en lui les 4 races. Il appartient donc au monde tout autant que le monde entier lui appartient. La combinatoire des 4 couleurs des petits yeux indique quant à elle la diversité infinie des métissages, des teintes de peau issues des mélanges infinies qui composent le peuple guadeloupéen au fil des siècles.
Le poteau central a initialement la couleur grise du ciment. Ce gris doit se colorer naturellement par le temps, les micro- organismes biologiques, le limon et l'eau de pluie. Cette moisissure agit comme une peau qui obtient une pigmentation naturelle évoluant avec le temps, comme l'écorce d'un arbre. Le gris symbolise la neutralité et la virginité de la naissance. Et le temps qui colore ce tronc symbolise l'expérience personnelle et le parcours de vie de l'être humain, au-delà de toute appartenance culturelle ou ethnique. Ce tronc est aussi la verticalité de l'homme, debout devant les adversités de la vie, et fier d'être ce qu'il est, digne et intègre, fier de porter ses origines et son avenir, et qui ne se courbe plus devant les vendeurs d'ombre.
Impact de l’oeuvre
Depuis près de 30 ans, cette oeuvre d’art monumental a déjà été vue et photographiée par des centaines de milliers de visiteurs. Elle a fait l’objet de multiples articles de presse et de sites internet. Elle a servi et sert encore de référence artistique pour la recherche et l’éducation. Aujourd’hui Lumi-naissance, l’oeil qui voit tout est connue dans le monde entier !